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0.Editorial

Le choix du terme implantation, davantage que ceux d’investissement ou de développement, n’est pas anodin. Il renvoie à l’idée d’enracinement, de greffe avec un autre corps, en l’espèce le territoire dans lequel l’entreprise choisit de développer son activité. Il faut que l’entreprise et son territoire d’implantation s’acceptent mutuellement sans quoi le rejet de la greffe est inéluctable.

Cela passe avant tout par un effort d’adaptation de l’entreprise : comprendre précisément le contexte géopolitique de déploiement et recourir à des outils adaptés à cette fin comme la cartographie, connaître ses parties prenantes et les formes d’organisation locales (coutumières, administratives), avoir conscience des externalités négatives de son implantation, anticiper le risque d’image que certains investissements suggèrent, etc. Que ce travail soit réalisé en interne par l’entreprise ou externalisé à un cabinet spécialisé sur la zone concernée, l’essentiel est de connaître avec le souci du détail l’ADN du corps sur lequel on envisage de se greffer.

Premier sujet abordé par le dossier, la géopolitique. Chacun saisit le sens premier donné à cette matière telle que définie par Yves Lacoste : « l’étude des interactions entre le politique et le territoire, les rivalités ou les tensions qui trouvent leur origine ou leur développement sur le territoire* » . Ce que cette définition sous-tend mais qui est fréquemment occulté, c’est que la géopolitique est loin de se limiter aux relations entre Etats (géopolitique régionale), mais s’applique tout autant aux dynamiques intérieures d’un Etat (géopolitique nationale), voire d’une capitale (géopolitique locale). Tout investissement, aussi dématérialisé soit-il, s’ancre dans une réalité toujours géographique, bien souvent politique, qui doit donc être comprise et surtout prise en compte par les entreprises. Arrêtons-nous sur l’aire maghrebo-sahélienne. La situation en Egypte, elle-même largement déterminée par une géopolitique interne, est plus que jamais affectée par le contexte dégradé qui prévaut en Cyrénaïque (Libye) avec la formation récente de l’Armée Egyptienne Libre, et dans la bande de Gaza qui influe sur le contexte au Sinaï. Or, la situation en Cyrénaïque est largement tributaire de la géopolitique interne en Libye, du rapport de force entre les forces régionales (Misrata, Zintan, Tripoli, Benghazi), mais également des enjeux internes à la Cyrénaïque notamment Ansar Al Sharia, le Conseil de Barqah et les Forces Spéciales de Wanis Bukhamada. En outre, la porosité des passes de Salvador et d’Anaï aux frontières sud de la Libye ouvre des corridors avec le Niger et vers le Mali qui fluidifient la circulation des groupes jihadistes et narcotrafiquants. De la Mauritanie jusqu’à la Syrie, les dynamiques sécuritaires et politiques sont étroitement liées, aiguisées par le jeu concurrentiel des pétromonarchies du Golfe dans cet arc de crise.

Le dossier du présent numéro démontre comment la géopolitique doit se penser en des termes régionaux mais également nationaux et locaux. La réouverture du très prometteur marché iranien, expliquée par Aymeric Lebrun, est intrinsèquement liée au règlement de la question du nucléaire dans ce pays mais également tributaires des rivalités interconfessionnelles et géopolitiques de la péninsule arabique. Il en est de même pour une entreprise de transport qui s’implante à Jérusalem, éclairant cas d’étude présenté par David Ansellem et Carine Dupeyron. Kevin Lemonnier démontre quant à lui que toute implantation en Russie doit tenir compte des profondes rivalités internes au sein du pouvoir russe héritées de l’époque soviétique. L’auteur relate, exemples à l’appui, les désagréments que cela peut entraîner pour les entreprises qui s’implantent en Russie.

Comprendre la géopolitique passe par le recours à différends supports, dont l’un, longtemps apanage des armées et trop souvent oublié du monde civil, revient en force : la cartographie. Si certains contextes d’implantation obligent à y recourir, notamment en matière de transport dans le cadre du tracé du tramway qui traverse d’ouest en est Jérusalem ou celui de l’autoroute par Vinci en plein milieu du grand parc de Khimki en Russie, ces cartographies se limitent bien souvent à la figuration de détails techniques sans représenter la dimension géopolitique des projets. Pourtant, « sur une même carte, des éléments strictement liés au transport (tracé de la ligne, localisation des stations et du dépôt, forte densité de population) peuvent aisément se mélanger avec des calques thématiques géopolitiques (nationalité, confession religieuse des habitants, statuts juridiques), ce qui permet une appréhension synthétique et efficace des questions posées » (p 31). L’outil cartographique peut donc s’avérer une solution de sûreté efficace ainsi que le précise Jean-Philippe Morisseau en s’inspirant du cas de l’entreprise Orange. Parce qu’elle apporte clarté et concision, la cartographie devient un moyen de communication précieux pour faire passer des messages à de hauts responsables peu ou pas avertis, en même temps qu’un outil d’aide à la décision managériale, à telle enseigne qu’un abus de langage généralise la cartographie à des problématiques qui ne sont plus géographiques. Réaliser des « cartographies » des circuits de décision ou des réseaux d’influence est aujourd’hui une pratique systématisée et recherchée par les entreprises, avec pour objectif le même souci de concision. La cartographie peut également avoir des usages insoupçonnés et devenir un outil d’aide judiciaire ; le règlement du différend judiciaire entre Alstom et Veolia d’un côté, et des organisations palestiniennes de l’autre, s’est transformé en bataille cartographique lors du procès, chacune des parties avançant ses propres cartes pour étayer son argumentaire.

La prise en compte du contexte d’implantation suggère enfin d’envisager également des variables, a priori secondaires, mais pourtant fondamentales comme la sécurité routière ou ce qu’il est de plus en plus courant d’appeler « le sociétal » en entreprise.
Les risques liés à l’insécurité routière sont en forte croissance, précisément parce que 90% des accidents mortels dans le monde sont recensés dans les pays en voie de développement où les entreprises se développent de manière exponentielle. Quelconque entreprise présente actuellement en Libye ne peut qu’ériger au rang des priorités la sécurité routière tant les accidents mortels sont quotidiens, sujet pourtant largement sous-estimé par rapport au risque représenté par les thuwar (milices). Vincent Darracq et Natacha Crnjanski expliquent dans ce dossier les risques liés à l’insécurité et l’insûreté routière dans les pays émergents et préconisent l’établissement d’une politique voyage complète et cohérente.

La bonne greffe avec l’environnement d’implantation tient en grande partie à la gestion par l’entreprise de ses parties prenantes, en premier lieu les communautés, et à sa capacité à modérer les « externalités négatives » de son activité. Cela est d’ordinaire du ressort des équipes HSE (Hygiène, Sécurité Environnement), plus précisément celles dédiées au « sociétal », métier pourtant peu éloigné de la sûreté comme le défend dans le dossier Franck Amato, lequel considère que la sûreté devrait à la fois s’inspirer des savoir-faire humanitaire et militaire en matière de compréhension de l’environnement d’implantation. De fait, entre le métier du sociétal et les pratiques préconisées en matière de contre-insurrection militaire, les sources d’inspiration croisées sont nombreuses. Les Généraux David Petraeus et James Amos, théoriciens de la doctrine contemporaine de contre-insurrection américaine, ne défendent-ils pas que « le succès ultime est remporté en protégeant la population, pas ses propres forces** » ? Il doit en être de même du côté de l’entreprise, pour laquelle les populations locales doivent être moins des menaces potentielles que des partenaires futurs. Les acteurs de la sûreté venant pour partie de l’univers militaire, ceux-ci devraient être en théorie prédisposés à penser en ces termes. Comprendre son environnement d’implantation est un préalable à la maîtrise de celui-ci et une condition de sa propre protection. Cela vaut tant pour les forces armées, que pour les acteurs du monde humanitaire ou les opérateurs économiques.

* Yves Lacoste, Dictionnaire de géopolitique, Flammarion, 2003.
** David H. Petraeus, James F. Amos, The U.S Army/Marine Corps Counterinsurgency Field Manual, University of Chicago Press, décembre 2006, p 39.

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