Sécurité et Stratégie est une publication du CDSE

01

Dernier numéro : février 2009

Sécurité & Stratégie N°1

Globalisation et sûreté d’entreprise, un enjeu entre criminalité, durabilité et bonne gouvernance

La sûreté d’entreprise est à la mode. Venu du monde anglo-saxon, ce concept encore parfois mal défini s’est imposé peu à peu dans le secteur privé et public sous la pression de la mondialisation. Il se concrétise à travers divers termes (intelligence économique, gestion de risques, réseau de crise…) et autant de structures porteuses qui ne recouvrent pas forcément la même chose.

Commençons par mieux définir la notion. La sûreté d’entreprise, protection globale des intérêts de l’entreprise contre toute forme de malveillance externe ou interne, est une, fonction transversale support de l’activité et de la durabilité de l’entreprise. Elle comprend à la fois les notions de protection physique (qui a trop tendance à seule retenir l’attention), transparence, durabilité, recueil de l’information stratégique et défense de celle-ci, capacité de projection sans risque à l’extérieur des frontières. Sans oublier la bonne gouvernance. Elle s’est par ailleurs enrichie d’un lien privilégié avec les ingénieurs chargés de la protection des réseaux informatiques, support quasi unique de l’activité des entreprises aujourd’hui. Beaucoup de mondes qui, bon gré mal gré, apprennent parfois difficilement à travailler ensemble sans ostracisme ni idées préconçues.

Si le sujet se trouve au croisement de tant de préoccupations diverses et récentes c’est qu’il se trouve au cœur de la globalisation, immense toile d’araignée neuronale où frontières, matières et distances s’abolissent chaque jour davantage pour se recomposer selon de nouvelles règles de flux continus, sources de tous les dangers. La globalisation est indiscutablement la clé de l’évolution de cette nouvelle profession.

Pour mieux comprendre ce qui déterminera dans un avenir proche le champ de compétences et l’exercice de la sûreté d’entreprise, il faut en conséquence s’intéresser profondément aux composantes actuelles de la mondialisation. Analyser ce que celle-ci produira dans sa seconde phase qui a d’ores et déjà commencé pour mieux s’y préparer. Imaginer de nouveaux modèles de structures pour les Etats et les entreprises qui devront s’organiser en tenant compte de ces évolutions où la sûreté a une place indispensable. Enfin il serait intéressant d’étudier à cette occasion le cas spécifique de la France : ses atouts et ses faiblesses dans ce maelstrom international.

Les composantes de la mondialisation : le premier étage, la soft law.

La meilleure définition de la mondialisation nous est fournie par un de ses adversaires : « c’est le monde réduit à une seule unité d’activités interconnectées, libérées de toute frontière locale2 ». Cette formule met le doigt sur les notions qui doivent guider la réflexion ici : interconnexion, flux permanents de la pensée et des marchandises, abolition des frontières, affranchissement des contrôles, d’où accroissement inévitable de la criminalité qui se joue des contrôles locaux.

C’est au fond en grande partie à Bill Gates, Steve Jobs et leurs successeurs que l’on doit la mondialisation. L’abolition des distances, voire du temps, s’est réalisée grâce à l’informatique. Sans elle rien n’eût été possible. Certes la rapidité et la multiplication des déplacements physiques ne sont pas négligeables dans le processus mais on pourrait demain voyager beaucoup moins sous l’effet du manque de pétrole sans remettre en cause la mondialisation.

L’informatique, sa démocratisation et la mise en réseau du monde à travers l’internet ont eu deux conséquences majeures : l’abolition partielle des frontières, ce qui entraîne une remise en cause profonde de la notion d’Etat ; l’apparition de nouvelles entités structurantes de l’ordre mondial : l’entreprise et la communauté du web.

L’abolition partielle des frontières, due au raccourcissement des temps de voyages mais surtout aux progrès incommensurables des moyens de communication, fait que les habitants d’un pays donné en sont de moins en moins dépendants pour devenir citoyens du monde. On s’interpelle sur la toile, on communique par-dessus les frontières, on confronte ses idées, ses organisations et on en tire les conclusions quant aux gouvernants et structures en place. Le tout porté par l’Anglais « globish » et le langage du net, tous deux universels.

Les Etats à l’inverse se retrouvent coincés géographiquement dans des frontières dont les administrés, très critiques des politiciens locaux, s’échappent virtuellement pour se rendre dans des sphères sans gouvernants où tout est accessible et quasiment permis. Les notions d’interdit et d’autorité, déjà mises à mal par l’individualisme de la seconde moitié du vingtième siècle, finissent de s’y perdre. Les Etats, sauf pour les plus grands d’entre eux ou les plus dictatoriaux qui ont gardé une forme de réalité militaire et politique, ont en grande partie perdu prise sur leurs concitoyens qu’ils ont bien du mal à contrôler. En fait, seuls les domaines politique et judiciaire résistent encore à la globalisation. Pour combien de temps ?
Face à cette indiscutable perte de pouvoir des Etats-nations des 19e et 20e siècles (lesquels n’en ont pas encore tiré toutes les conséquences, surtout en termes de stratégies), il existe un type d’organisation très matérielle qui passe toutes les frontières physiques en profitant pleinement de la mondialisation : la constitution d’organisations transversales type ONG, et l’entreprise multinationale. Là où les Etats se heurtent à leurs limites naturelles, les entreprises s’envolent seules pour aller chercher des marchés dans tous les endroits de la planète, atterrissant ici ou là dans des pays également bornés à leur territoire, dont elles doivent cependant accepter les règles locales.

Ainsi l’entreprise est devenue aujourd’hui la plus concrète représentante de la mondialisation internet dont elle épouse tous les contours. Ni entièrement locale (parce qu’elle impose ses produits et organisations partout), ni authentiquement globale (parce qu’elle accepte les règles particulières de chaque pays où elle s’installe et ne se mêle pas de politique - en principe…) l’entreprise moderne est devenue « glocale »3. Elle pense, agit et se comporte, mais dans le monde réel cette fois, comme les pratiquants du net, c’est-à-dire avec les règles qu’elle se donne pour fonctionner globalement, outre celles qu’elle est obligée de respecter localement.

L’entreprise dispose par là d’une grande liberté de création, de normes « glocales » dans la mesure où elles doivent satisfaire à la fois les impératifs globaux et locaux... Ce qu’en globish on appelle la « soft law » qui entre lentement en conflit avec les lois particulières des pays. Il se dessine ainsi dès maintenant un monde où on peut légitimement parler d’une pensée structurante de l’entreprise prise en tant que corps global, émettrice de codes et de modes de pensée indépendants des Etats dans un territoire neuf, assimilable quelque part à un far west sans loi ni beaucoup de foi : la glocalité.

On comprend immédiatement le danger inhérent à ce premier étage de la mondialisation. Soit l’entreprise contribue à façonner le monde par sa pensée et son éthique en admettant qu’elle en ait une. Soit elle contribue à le détruire au seul profit de ses dirigeants et actionnaires en maniant la norme à son avantage exclusif. La crise actuelle apporte des éléments de réflexion inquiétants sur ce sujet.

La capacité de l’entreprise à forger des normes glocales pour ses intérêts est donc au centre de la réflexion sur les enjeux du 21e siècle. Ce que les Etats n’avaient pas su totalement résoudre au vingtième siècle à leur niveau se repose de la même façon à un étage supérieur, celui de l’universalité du monde avec des difficultés évidemment accrues. L’éternelle lutte du bien et du mal se rejoue avec de nouveaux acteurs et une nouvelle scène, le théâtre visible de ce combat s’étant déplacé vers les entreprises et le monde entier.

Or force est de constater que la morale n’a pas forcément accompagné ce premier stade, souvent vécu comme une aubaine permettant de s’affranchir de toute règle, avec pour premier résultat un accroissement de la criminalité qui a connu des progrès spectaculaires, y compris dans les entreprises. Combien de petits Enron ou Société Générale inconnus derrière ceux-ci ? Après tout l’entreprise fonctionne d’abord pour produire et faire des bénéfices. Dans ce sens c’est l’optimisation de ses profits et ceux de ses actionnaires qui la guidera et non des considérations éthiques.4 Ce phénomène est d’autant plus visible que la doctrine de libéralisation des marchés conduit la plupart des Etats à abandonner leurs activités para-commerciales pour les confier à de grands groupes internationaux, ce qui accroît d’autant leur visibilité dans des domaines sensibles.

Retenons donc que le premier stade de la mondialisation se définit d’abord par la glocalité. Les entreprises ont découvert dans cette dichotomie le terrain vierge de leur activité. Elles se sont appropriées cet espace de liberté où plus aucun Etat n’est capable à lui seul de s’imposer durablement, fût-il le plus puissant du monde comme les Etats-Unis ont pu le constater en Irak. Dun monde inter-national, où le national subsistait, on est passé à un monde unique et rétréci glocal, miné par des nationalismes d’arrière garde démagogique ou des velléités régionalistes.

La seconde phase : l’éthique

On pourrait à juste titre craindre que la potentialité des entreprises à émettre des règles glocales ne débouche pas sur un progrès…

Pourtant, et sans faire preuve de trop de naïveté, beaucoup de faits semblent indiquer que l’entreprise glocale devra tenir compte à l’avenir de critères moraux si elle veut réussir. Auquel cas, l’entreprise devra se doter des outils de contrôles voulus lui permettant d’assurer un comportement exemplaire tant en externe, pour ne pas en être victime de crimes, qu’en interne, pour ne pas en être auteur. C’est la nouvelle place de la sûreté d’entreprise qui renforce là sa légitimité naturelle de défense de l’entreprise contre les malveillances.

Pourquoi l’éthique dans l’entreprise nouvelle ? En quoi ce nouveau phénomène qui apparaît alors même que la soft law n’a pas encore produit tous ses effets, risque d’entraîner encore plus de bouleversements dans l’organisation mondiale ?

Dans le premier temps de la globalisation, les entreprises ont dû faire face à la pression déflationniste des pays en voie de développement. Elles l’ont fait en pesant sur les salaires et en faisant des gains de productivité, avec pour conséquence un chômage relativement élevé.

Une grande partie de la pression économique sur les pays développés a aussi été gérée par la menace de la délocalisation qui s’est néanmoins inévitablement pratiquée à grande échelle dans une économie ouverte. Avec pour conséquence un affaiblissement des capacités de défense et de réflexion des travailleurs concernés qui ont du mal à défendre leur capital puisqu’il s’en ira de toute façon. Cette période, encore en cours, a revêtu un aspect financier important puisque la différence de salaires d’un pays à l’autre favorise des mouvements capitalistiques, des fusions, des acquisitions pour aller vers toujours plus de profit autorisés par des baisses de coûts. Le fait nouveau est que l’effet déflationniste des pays en voie de développement s’amenuise tous les jours par le simple levier de l’amélioration des salaires et l’accumulation exponentielle de richesses dans les pays émergents ou dotés de ressources en matières premières comme les hydrocarbures. Aujourd’hui ce sont les Chinois qui délocalisent. Ainsi pourrions-nous voir dans quelque temps, plus tôt que nous ne le pensons, les pressions s’équilibrer peu à peu. Des firmes comme Peugeot reviennent déjà au pays. Dans certains cas déjà, le français est moins cher que le chinois quand ajoute les frais de transport.

Toujours en quête de différences, le marché va devoir se réintéresser à ce qui peut à l’avenir se traduire par un avantage compétitif autre que le coût du travail. C’est là qu’apparaissent à nouveau les notions de qualité, de proximité, de renouveau de l’industriel et de responsabilité sociale de l’entreprise glocale.

Le mouvement est déjà là. Il se traduit par la floraison irréversible d’agences de RSE, d’index éthiques, de débats de plus en plus vifs autour de la bonne gouvernance de l’entreprise que l’on veut porteuse de valeurs.

Tout se passe en fait comme si les pressions qui ont eu lieu sur les Etats dans la deuxième moitié du vingtième siècle pour obtenir plus de démocratie étaient à présent à la charge des entreprises multinationales. Il ne faut pas s’en étonner. C’est la conséquence logique de la globalisation et des transferts de pouvoirs vers l’entreprise.

Toute forme de pouvoir a connu depuis la nuit des temps sa demande interne de moralisation et de justification. De même que la chute du mur de Berlin a annoncé officiellement une ère nouvelle - celle du premier stade de la globalisation où on l’on a vu les Etats perdre une grande partie de leur justification interne, de même la chute d’Enron a annoncé l’apparition de son deuxième stade : la fin annoncée des entreprises sans foi ni loi avec le seul profit pour but.

L’entreprise qui réussira demain sera glocale, éthique et démocratique dans sa gouvernance. Elle participera à la diffusion de ces valeurs dans les pays où elle s’implantera et veillera à ce que la création de richesses profite équitablement à tous de façon transparente, interdisant par là les abus auxquels on assiste et qui font de plus en plus scandale.
L’entreprise est hier devenue multinationale pour faire plus de profits. Parfois de façon brutale et au détriment de son environnement. Les citoyens du net lui demandent aujourd’hui de se moraliser, de se responsabiliser, d’en faire bon usage et de favoriser demain l’éclosion d’un nouveau monde que les politiques n’ont pas su créer totalement. Aussi utopique que cela puisse paraître, l’entreprise se transformera en productrice de démocratie et de normes internationales. C’est le simple effet du mouvement de l’histoire. Ce qui induit indirectement le besoin de durabilité de l’entreprise.
Les enjeux ont bien changé. Truisme ?
Oui, mais sachons en tirer les conséquences.

Le monde entier est aujourd’hui acquis au principe de démocratie, sauf peut-être certains pays islamiques intégristes, derniers bastions d’une vision sociale théocratique dépassée. Dès lors les enjeux sociaux ne sont plus, ou beaucoup moins, politiques, tout le monde étant au fond d’accord sur le but à atteindre. Le problème est devenu celui de la gestion de la survie de la planète : énergies, ressources, valeurs. Autant de domaines où la légitimité de l’entreprise multinationale apparaît de fait tout aussi grande que celle des Etats dans la mesure où elle est d’ores et déjà planétaire et qu’elle s’est dotée des outils de création de normes internationales. Qu’elle le souhaite ou non, l’entreprise s’est d’elle-même mise dans la position du rôle qu’on lui prête. Elle a créé des nouveaux outils pour faire du profit. On exigera d’elle qu’elle les mette durablement au service de la vertu créatrice.

Le deuxième étage de la globalisation prend donc appui sur la prise de pouvoirs planétaire des entreprises multinationales qui n’est plus contestable. Accepté et intégré par les mentalités, en grande partie grâce au net, ce pouvoir est maintenant confronté à une demande de moralisation de son fonctionnement et de ses buts. Ce qui ouvre un nouvel horizon à la sûreté d’entreprise. Cette dernière se préoccupait hier essentiellement de la délinquance commise contre l’entreprise. Elle s’occupera demain à titre égal de la délinquance commise par l’entreprise elle-même contre l’éthique. Elle sera souvent seule pour le faire, l’Etat ne pouvant la suivre partout dans ses déplacements mondiaux. De là de nouveaux rôles pour l’Etat et la Sûreté d’entreprises qu’il faut à présent ébaucher.

A nouveaux modèles de pensée nouvelles organisations

Définir les rôles respectifs de l’Etat et de la sureté d’entreprise dans la défense des intérêts économiques d’un pays, c’est poser une question de stratégie. L’Etat et les entreprises basées sur son territoire ont-ils des adversaires ? Sont-ce les mêmes ? Où sont-ils ? Comment les identifier sans se tromper et comment les combattre ?

La difficulté commence dès cette première question. L’Etat-nation historique occidental n’a en effet plus d’adversaire bien ciblé comme du temps de la guerre froide dont l’effet structurant a disparu. Non seulement l’adversaire n’a plus de visage mais la guerre est devenue un moyen de gestion de conflits condamnable et condamné. Même les Etats-Unis peinent à se trouver un adversaire. Leur guerre contre la terreur a démontré les limites de l’exercice. Et se trouver des boucs-émissaires pour y remédier, est un pis-aller temporaire qui ne fait pas avancer la pensée.

Les entreprises en revanche ont apparemment, à l’inverse des Etats, des adversaires bien repérés : leurs concurrentes. A priori elles se trouvent donc en meilleure posture pour élaborer des stratégies de défense et d’attaque. Or ce n’est pas tout à fait le cas. Pourquoi ? Parce que les interdépendances sont devenues si fortes dans les marchés ouverts de la globalisation que la notion d’adversaires ne peut être là aussi que temporaire. Adversaires aujourd’hui, partenaires demain : les entreprises avancent de la même manière que les Etats, au coup par coup. D’autant plus qu’elles sont encore, et pour longtemps sans doute, soumises à la loi du marché du profit immédiat. Pour compliquer le tout, il est clair que les adversaires de l’un, l’Etat, ne sont pas toujours ceux de l’autre. Les recoupements d’intérêt ne vont plus de soi. Etat et entreprise ont donc un destin en partie seulement commun, essentiellement fait de pragmatisme utilitariste dans la globalisation. Avec pour différence essentielle que l’Etat ne peut prétendre avoir l’ubiquité des multinationales. D’où l’obligation pour celui-ci de lâcher prise également sur l’économique tout en lui apportant toutes ses ressources recomposées. C’est la conséquence logique des transferts de pouvoirs de la première vague de la mondialisation. L’Etat doit se préparer à accompagner la deuxième vague en sachant initier, provoquer, imposer l’éthique dans l’entreprise par son pouvoir législatif.

Quel rôle en conséquence pour l’Etat dès aujourd’hui, outre celui de favoriser la venue la deuxième vague ? Tout d’abord de mettre fin à la fiction utopique qu’administration et pouvoir politique ne pourraient avoir avec le monde économique que deux options : soit l’ignorer comme impur, car atteint du péché originel du profit, soit se l’approprier brutalement en le nationalisant. La mondialisation a réduit les Etats à leur pré carré, il leur faut donc renouer des liens perdus avec les forces vives. Entre ignorance et appropriation il y a la voie de la concertation sur les intérêts de la nation qui doit aboutir à une reconnaissance plus approfondie des besoins de l’entreprise dans sa course internationale de première génération.

Il faut retrouver l’esprit du 19e siècle dans ce qu’il avait de meilleur : un impôt maîtrisé et un Etat humble au service de tous, valorisant le travail, contrôlé par un système démocratique. Redécouvrir ce qu’il y a en commun entre les deux mondes, le public et le privé, et l’approfondir sans apriorismes. Favoriser au maximum les échanges. Dans le domaine de l’information sensible tout particulièrement. Organiser en somme l’Etat pour qu’il soit en mesure d’accompagner de façon pratique l’entreprise dans la mondialisation, ce qui pose le lancinant problème du guichet unique de confiance entre l’Etat et les entreprises. Il faudra aussi donner à la Justice la mission et les moyens de défendre l’entreprise vertueuse. Bref, placer la société civile et ses valeurs au cœur de l’organisation de l’Etat et non l’inverse, ce qui serait une révolution au sens propre. Hélas pour la France les Anglo-Saxons ont dans ce domaine une bonne longueur d’avance.

La sureté d’entreprise se doit quant à elle d’être déjà au cœur du projet de la deuxième vague. Elle définira son périmètre en conséquence des enjeux, choisira à bon escient les profils amenés à exercer ces fonctions, développera avec l’Etat repensé de nouveaux rapports.

Le périmètre tout d’abord. Il est clair que la fonction traditionnelle de défense physique de l’entreprise contre les malveillances reste au coeur du métier. Surtout en ce qui concerne les personnes envoyées dans tous les coins les plus dangereux de la planète, là où les progrès de la démocratie peuvent apporter des marges de profit. La même notion de défense contre les malveillances s’appliquera d’emblée au monde des technologies et de l’information. Comment une entreprise peut-elle faire aujourd’hui l’économie d’un véritable RSSI rattaché au directeur de la sûreté d’entreprise ? C’est pourtant encore trop souvent le cas. Des convergences s’imposent dans un mutuel respect des différences certes, mais sans s’y tromper : la sûreté informatique ne fait qu’appliquer à sa technique spécifique les principes généraux élaborés depuis des siècles par la sûreté.

Pour que la sûreté contribue également à la durabilité de l’entreprise, il faut lui ajouter le volet de l’aide à la bonne gouvernance. Comme on l’a constaté, la première vague de la mondialisation, toujours en cours, se caractérise d’abord par une criminalité accrue. Tout se passe en effet comme si la liberté acquise avait été mise au profit de l’amoralité et des profits. Il y a plus : dans leur besoin de lutter efficacement avec les plus corrompus de leurs concurrents dans les endroits les plus reculés, beaucoup ont favorisé l’utilisation de méthodes identiques. Les scandales des années 80 et 90 trouvent là leurs sources. Si on s’aperçoit aujourd’hui que l’on fait fausse route, comment favoriser cette prise de conscience et combattre ces phénomènes ?

La sûreté d’entreprise trouve là sa plus belle légitimité et son plus grand facteur de développement. Demain le responsable de cette fonction luttera autant contre les malveillances externes que contre les dérives internes. La tendance est enclenchée dans beaucoup de multinationales où on voit les directeurs de sûreté devenir aussi « Fraud examiner » parce que fraudes externe et interne relève de la même logique : celle du criminel qui cherche un gain illicite. C’est pourquoi la fonction ne peut être exercée que par des professionnels de la criminologie appliquée, ou à tout le moins par des gens qui auront acquis cette expérience grâce aux passerelles entre public et privé qu’il faut favoriser.

Ce qui amène à s’interroger maintenant sur le profil des directeurs de sûreté d’entreprise. On constate dans le monde anglo-saxon, toujours pragmatique, que la place des anciens FBI et autres services est très forte dans ce secteur. A cela deux raisons : la spécificité des missions et les innombrable passerelles qui existent entre public et privé.
Est-ce l’exemple à suivre ?

Ce qui est certain c’est que ce serait une erreur tragique de faire de cette profession une nouvelle chasse gardée pour l’élitisme, quel qu’il soit. Les élèves des grandes écoles et institutions ne sont pas formés à la connaissance du crime et encore moins à le détecter et le combattre. Ce n’est pas leur vocation. Qu’on les sensibilise à ces sujets par des unités de valeur, oui. Mais qu’on voie certaines écoles se doter déjà d’observatoires du crime relatif à l’entreprise paraît surprenant ou révélateur d’un manque flagrant d’outils de réflexion là où ils devraient être.
Pour autant il faut que les responsables de sûreté d’entreprise se professionnalisent. Le temps du pantouflage d’anciens fonctionnaires est terminé. L’entreprise a besoin de professionnels linguistes, prêts à voyager, ouverts sur le monde, connaissant l’économie et dotés en plus d’une forte culture policière, voire, dans certains cas contrôlés, militaire. Il s’agit ni plus ni moins en effet que d’être capable de participer aux choix stratégiques de l’entreprise dans sa mondialisation et d’en assurer le succès en la protégeant contre les autres et contre elle-même. D’où, on ne le dira jamais assez, la nécessité de multiplier les allers et retours entre public et privé pour favoriser l’éclosion de ces profils par un dialogue authentique entre les deux mondes qui, pour l’instant, reste à sens unique. La sûreté d’entreprise de demain sera polymorphe : elle sera composée autant de policiers ou de militaires que d’universitaires, de commerciaux, de financiers, d’ingénieurs informatique…

Enfin il est évident que la structure qui se profile devra avoir un rang élevé dans la hiérarchie de l’entreprise. Suffisamment pour avoir une forme d’indépendance et peser sur les comportements. Ce qui ne signifie pas que le directeur sûreté doive pour autant être responsable de la durabilité globale de l’entreprise. Il doit y contribuer avec d’autres, en un travail d’équipe où sa parole est libre.
On voit se dessiner ici une fonction support inédite pour l’entreprise où tout ou presque reste à imaginer. Une seule chose est certaine : seuls ceux qui se posent la question aujourd’hui et tentent d’y répondre pratiquement en acceptant les coûts inévitables ont une chance de survie demain.

La France dans ce contexte : opportunités et handicaps A bien des égards, il est juste de dire que la France est une exception. Alors qu’elle ne dispose ni d’une puissance militaire capable de lui permettre de jouer un rôle international garantissant une survie de l’Etat-nation, ni de la manne pétrolière, elle peut néanmoins s’enorgueillir d’avoir donné naissance dans le premier stade de la mondialisation à de puissants groupes industriels, leaders mondiaux de leur marché. S’il en va de même pour nombre de pays européens, à commencer bien-sûr par l’Allemagne et le Royaume-Uni, le cas de la France est d’autant plus intéressant qu’elle est la seule à avoir tant séparé le public du privé et avoir paradoxalement en même temps nationalisé un moment une partie de son économie. Sans parler de la lourdeur de ses lois sur le travail.

Inutile de rechercher la réponse à ce mystère dans l’aide que l’Etat apporterait à ses entreprises, tant sur le territoire qu’à l’international. Il suffit de se rendre dans une préfecture ou dans une ambassade pour s’en convaincre. Dans une préfecture vous ne pouvez obtenir de passeport pour les hommes d’affaires sans surmonter des montagnes. Aucun interlocuteur n’est disponible pour écouter au jour le jour les entreprises et leurs besoins. L’administration en fait les ignore superbement, si ce n’est comme sources d’approvisionnement des caisses de l’Etat. Si on regarde timidement comment favoriser l’éclosion de nouvelles entreprises, c’est parce que c’est une source de revenus, de là à les aider à rester en vie en les aidant dans leurs démarches…

Pas plus convaincant n’est le soutien apporté spontanément par la nation à ses champions économiques. L’entreprise est plus vilipendée qu’admirée en France, et ce n’est pas la crise actuelle hélas qui va arranger les choses. Ne parlons pas plus de la formation scolaire des jeunes Français : quand le lycée parle d’économie c’est pour stigmatiser de façon primaire les profits et les dirigeants. Il faut chercher en quelques universités pilote les rares exemples d’enseignement impartial sur ces sujets.

Il y a donc là un mystère qui devrait retenir davantage l’attention. Comment se fait-il que la France reste si performante ? Y aurait-il un modèle français ? De quoi est-il fait ? Comment le préserver pour maintenir et améliorer la réussite de notre pays ?

L’explication pourrait bien au fond provenir de deux phénomènes décrits plus haut. Le premier serait la liberté d’action des grandes entreprises ignorées par le secteur public, ce qui se serait révélé être un avantage dans la première phase de la mondialisation qui a besoin de liberté et d’affranchissement des Etats-Nation. Le second son positionnement éthique historique.

Il est certain que personne n’a vu venir les grands champions nationaux qui ont profité de l’indifférence, souvent agressive ou trop intéressée de l’Etat pour s’envoler vers des aventures et des conquêtes surprenantes. Carrefour est présent dans le monde entier et supplante dans bien des casWal Mart. Danone réussit à la fois un positionnement commercial et éthique. LVMH exploite magnifiquement la savoir faire historique des Français dans l’industrie du luxe. Les voitures françaises sont toujours présentes dans le monde entier. La liste est longue.

Les multinationales ainsi créées ont permis à la France de ne pas sombrer malgré sa démagogie interne, faite de déficits et de promesses. C’est remarquable de l’esprit d’initiative des Français, de leur audace et de leurs potentialités. Au fond le rejet de nombre d’hommes d’affaires du monde administratif et politique pourrait bien avoir été un atout. Libérés de contraintes politiques, ils ont pu se concentrer sur les facteurs de réussite à l’international. Mieux, les lourdeurs internes de la France les ont sans doute incités à s’en éloigner pour mieux réussir à l’extérieur au moment même où la globalisation commençait à produire ses effets. Un bien serait né d’unmal. Un autre facteur pourrait bien aussi avoir contribué à ce succès. Si l’hypothèse est exacte, il pourrait expliquer et valider l’avance de ces grands groupes dans l’avenir, ce qui serait à proprement parler un espoir pour le pays. La France bénéficie d’une image tout à fait à part dans le concert international : celle de la liberté et de l’égalité des droits. Si tout le monde sait bien ce qu’il faut en penser en réalité, il serait absurde de nier que notre pays n’ait obtenu des résultats dans ce domaine. Ni qu’elle en ait fait un trait dominant de sa culture. Ainsi peut-on raisonnablement penser, et l’expérience le démontre souvent, que les Français aient bénéficié dans leur projection internationale d’une longueur d’avance, celle de l’éthique de la pensée, aussi prétentieux bien sûr que cela paraisse et quelles que soient les réalités de terrain derrière.

Prenons l’exemple de Danone. Cette firme agro-alimentaire a réussi à se positionner sur le créneau de l’humanitaire par son slogan : « apporter la santé au plus grand nombre par l’alimentation ». La phrase paraît à première lecture vide de sens réel : il est évident que la santé s’obtient d’abord par une bonne alimentation. Mais Danone a donné un effet structurant à cette évidence. En faisant d’abord entrer dans ses règles de gouvernance le besoin d’avoir dans chaque pays une ligne de produits accessibles au plus grand nombre par le prix. D’où des efforts dans la conception et la distribution de ceux-ci. Bouleversements profonds qui démontrent que profitabilité n’est pas forcément antinomique d’éthique. Mieux : en appliquant ce principe au Bangladesh, Danone va s’allier avec le prix Nobel Yunus pour imaginer la micro usine de proximité sur des micro crédits. Si le résultat n’est pas encore au rendez-vous, la démarche a permis d’initier un fonds éthique qui permet de financer des recherches complémentaires dans ce champ de réflexion. En l’espèce, Danone s’appuie à la fois sur l’éthique et sur l’image véhiculée par la France.

Le principal risque pour la France est donc de ne pas être, là où elle est présente directement ou non, à la hauteur de sa réputation. Ce qui exige dans le domaine de l’entreprise une gouvernance sans faille. Et c’est peut-être là que le bât blesse dans notre pays. Il faut sans doute moraliser davantage encore la vie des affaires tombée dans l’élitisme et la consanguinité à la parisienne. Est-il sain de voir toujours les mêmes personnes dans tous les conseils d’administration ? La politique de la barbichette n’est-elle pas un danger pour l’avenir si les contrôles internes ne s’exercent pas assez de façon indépendante dans les entreprises. S’il n’y a pas de contre pouvoirs réels capables de détecter les dangers ?

Enfin il est clair que la France ne parvient pas à faire parler ensemble les mondes de l’entreprise et de l’administration. Il existe une fiction juridique permanente surprenante selon laquelle la personne morale est égale à la personne physique. L’égalitarisme forcené issu de 1789. Or si dans certains cas il faut effectivement responsabiliser le personne morale et la traiter comme une personne physique, en particulier quand elle commet des crimes et délits, comment ne pas voir que les intérêts de Renault ne sont pas les mêmes que ceux de M. Dupont ? L’Etat, on ne le redira jamais assez, doit repenser son rapport aux entreprises, victimes de la disparition historique des corps intermédiaires depuis deux siècles.

En conclusion, l’entreprise se trouve aujourd’hui face à un réel défi. Ayant hérité d’une grande partie des caractéristiques des Etats, elle doit se doter des outils de contrôle que ceux-ci avaient développé pour assumer avec succès leurs responsabilités, à commencer par un outil de protection externe et de contrôle interne qui ont parti lié. Une grande direction de la résilience, comme disent certains, ou de la protection et de la durabilité, étendue à tous les aspects qui ont été évoqués est indispensable. Reste à lui trouver son profil exact et à la développer malgré l’apparente absence de retour sur investissement dans un premier temps.

L’Etat ne doit pas se désengager de ce terrain, bien au contraire. A lui de savoir, par sa politique, sa législation et son pouvoir juridique, encourager l’entreprise en l’aidant dans sa nouvelle configuration. Cela suppose une réelle recomposition faite de dialogue et s’applique particulièrement à la France où il faudra opérer une révolution des esprits pour que l’on voit les administrations faire enfin ce qu’elles sont sensées faire : se mettre au service de la population et de ses forces vives après les avoir écoutées et non l’inverse.

La sûreté d’entreprise est au cœur de ces enjeux. A tous ceux qui exercent ces missions de savoir relever le défi de la protection des intérêts collectifs tout en sauvegardant l’éthique. Un tel but ne saurait être atteint sans prise de conscience collective et sans aide et initiatives de toutes les parties prenantes. Il ne faut pas se leurrer, ce n’est qu’en maîtrisant cette évolution de protection et de moralisation que les pays développés et démocratiques sauveront leur place dans un concert international où d’autres exigent à très juste titre de prendre la leur en espérant profiter de nos valeurs chèrement acquises.

Voir le sommaire

Pour s'abonner à la revue Sécurité & StratégiePour s'abonner à la revue Sécurité & Stratégie

Accueil | Contact | Mentions légales | Comité d’orientation | Note aux auteurs | Organisation
Acheter | S’abonner | Les derniers numéros | A propos de l’éditeur

Copyright© CDSE - Sécurité & Stratégie - 2017
Sécurité et Stratégie est une publication du CDSE