Sécurité et Stratégie est une publication du CDSE

12

Dernier numéro : avril - juin 2013

Le renseignement en entreprise

Un modèle de traitement du renseignement par les dirigeants de grandes entreprises

INTERNATIONAL - Le Brésil : mutations de la donne sécuritaire à l’horizon de la Coupe du Monde de Football 2014 et des Jeux Olympiques de 2016

Après la Coupe du Monde de Football 2010 en Afrique du Sud et la clôture des derniers Jeux Olympiques de Londres l’été dernier, le Brésil sera le pays-hôte des prochaines éditions de ces deux principaux événements sportifs planétaires. Or, comme le rappelle dans cet article Marion Trovo-Harlay, analyste Amérique latine chez Risk&Co, les chantiers sont conséquents : dans la plupart des villes concernées, des tâches pharaoniques sont conduites afin d’être à la hauteur, tant au niveau de l’aménagement (mise à niveau des infrastructures urbaines et sportives), que de l’épineux dossier de l’insécurité. Mais ces défis concernent sans doute moins la réussite finale, qui au fond fait peu de doute, que les phases préalables de préparation. C’est en effet au cours de ces intervalles que les bouleversements des réalités sociales et criminelles familières seront les plus forts. Ils risquent dès lors d’occasionner des remous, auxquels les résidents sur place devront être vigilants sous peine d’en être victimes. Selon l’auteur, le patriotisme brésilien et l’exaltation nationale bien connue pour les grandes festivités et le football prendront le relais par la suite, effaçant vraisemblablement (et au moins temporairement) les zizanies et aigreurs.

Le Brésil aux prises avec les préparatifs du mondial 2014 et des J.O. 2016

Dans la perspective des deux échéances sportives majeures qui vont venir animer le Brésil ces prochaines années, la Coupe du Monde de Football en 2014, puis les Jeux Olympiques de 2016, le pays est placé sous le feu des projecteurs, mais aussi de la critique. Organisations locales de la société civile, instances politiques de tous horizons, presses internes et internationales, comités sportifs, tous sont en ébullition. En particulier depuis un an1, ces acteurs multiplient la publication de rapports, observations ou recommandations qui d’une manière ou d’une autre, questionnent les préparatifs entrepris par Brasilia, tant du point de vue de leur orientation stratégique, que de leur état d’avancement.

A cet égard, le développement des infrastructures constitue une inquiétude récurrente. C’est d’ailleurs ce qu’a vertement mis en évidence le retentissant éclat de voix du Secrétaire général de la Fédération Internationale de Football (FIFA) Jérôme Valcke, exhortant en mars dernier les responsables brésiliens à se « botter les fesses » pour rattraper les retards. Cette inquiétude éclaire la décision subséquente de placer le Comité Organisateur Local (COL) sous une double tutelle FIFA/Etat brésilien, chargée de superviser les travaux prévus pour le championnat (installations sportives, équipements hôteliers, télécommunications, et transports urbains, nationaux et internationaux…). Force est de concéder (audits à l’appui) qu’il existe bel et bien des failles et atermoiements, que ce soit au vu des stades à construire ou à moderniser dans les douze villes hôtes du Mondial, des treize aéroports devant être réaménagés pour 2014 (et dont neuf ne pourraient y parvenir), ou encore des villages et parc olympiques de Rio qui restent quant à eux totalement à bâtir. Toutefois, le phénomène est classique et fut rencontré lors du Mondial 2010 en Afrique du Sud, des J.O. d’hiver à Sotchi en 2014, comme lors des J.O. de l’été dernier à Londres. On peut donc parier que le Brésil, comme ses devanciers, sera prêt en temps et en heure.

La sécurité des évènements sportifs : une problématique à dépasser

La question sécuritaire, focale abusive de conjectures et d’angoisses

Au-delà de ces considérations d’ordre organisationnel qui seront tôt ou tard normalisées, la problématique qui se fige dans tous les esprits et sur toutes les lèvres reste celle de l’insécurité ambiante. Malgré les efforts des pouvoirs publics pour faire montre d’une reprise en main de la sûreté publique, notamment dans les zones autrefois abandonnées au crime (forte médiatisation des opérations de « reconquête » des favelas de Rio), cette problématique revient régulièrement affleurer à l’occasion d’incidents de plus ou moins grande envergure qui émaillent l’actualité du pays. Ce fut déjà le cas après l’agression par un gang armé de São Paulo, du pilote britannique de Formule 1 Jenson Button, en marge du Grand Prix du Brésil en 2010. Toutefois, la question rejaillit aujourd’hui avec une acuité accrue qui dépasse les cas isolés de violence : depuis plusieurs mois, la capitale pauliste et ses alentours sont frappés par une vague de violences sanglantes attribuable à une poussée d’hostilités entre policiers et membres du gang Primeiro Comando da Capital (PCC). Or, au-delà de l’alourdissement substantiel des statistiques macabres dans cette région fin 2012, ces récents événements ont une portée (au moins symbolique) qui dépasse le strict cadre local. Ils remettent quelque peu en question l’image d’un Brésil réputé être de plus en plus sûr, depuis qu’en 2009 il a été désigné comme payshôte des deux plus grands rendez-vous sportifs internationaux. Au contraire, à être ainsi érigés en vitrine de ce nouveau Brésil, São Paulo et Rio de Janeiro sont aussi devenues le point de mire des plus sceptiques quant à la capacité du Brésil à relever ce défi sécuritaire en si peu de temps ; et force est de constater que l’actuelle conjoncture leur fournit matière à argumenter.
Les statistiques délictuelles, des indicateurs peu révélateurs de la capacité à sécuriser le déroulement des deux compétitions internationales
Pour autant, il faut se garder de tout avis préconçu et catégorique en la matière. Il est vrai que les dates butoirs approchent et qu’il serait illusoire de croire que la donne sécuritaire du Brésil pourra être radicalement et profondément transformée d’ici un an et demi, et même au terme de l’été 2016. Figurant comme l’une des grandes plaques tournantes latino-américaines pour les commerces de stupéfiants et d’arsenaux en tout genre (vers l’Amérique du nord, l’Europe et l’Afrique de l’ouest), le pays n’est en effet pas prêt de voir se tarir l’omniprésence du narcotrafic et la profusion des armes à feu (environ une pour douze habitants, dont 47% détenues illégalement) qui engendrent l’insécurité généralisée et sanglante dont il pâtit. De fait, en dépit de la diminution de l’incidence criminelle observée au cours de la dernière décennie (environ -20%), il compte toujours parmi les plus violents du globe : en 2011, 28% des cinquante villes répertoriées comme les plus meurtrières du globe étaient brésiliennes. Plus généralement, le Brésil se classe au premier rang mondial en termes de nombre absolu de décès par armes à feu (avec environ 49 300 cas par an, soit une moyenne de 135 par jour), alors qu’il enregistre le sixième plus important taux d’homicides (estimé à 23 pour 100 000 habitants en 2011 par l’ONUDC) du continent latino américain. En outre, facteur aggravant, la violence s’y exprime aussi souvent dans des lieux centraux, touristiques ou fréquentés par les expatriés (agressions récurrentes d’étrangers sur la plage de Copacabana).

Quoi qu’il en soit, la question de l’amélioration globale des indicateurs délictuels du pays est, sans s’en déconnecter totalement, distincte de celle d’un déroulement « en paix » des célébrations sportives. Ce dernier dépendra davantage d’une conjonction de facteurs circonstanciels, corrélés aux lignes de conduites adoptées sur le moment par les forces policières et criminelles, et déterminés en définitive par la démarche que les autorités des douze localités et Etats concernés par les événements auront choisie pour amener les gangs au calme.

Un succès sécuritaire soumis aux « petits accords avec le crime »

Sur ce dernier point, l’ambigüité domine. A l’instar des cas les plus médiatisés, Rio et São Paulo, ce sont souvent les discours de fermeté qui priment, relayés sur le terrain par des « actions choc » ponctuelles : les spectaculaires initiatives militaro- policières, généralement déployées à grands coups de blindés et d’hélicoptères, pour reprendre le contrôle de certaines favelas aux trafiquants de drogue qui en ont fait leurs quartiers généraux, sont récurrentes ; dans la capitale carioca, elles n’ont pas même été abandonnées depuis 2008, malgré le lancement du plan de « pacification des favelas », présenté comme un renouveau de la stratégie « anti-gang ». Cela étant dit, l’ambition réelle de ce type d’actions reste sujette à spéculations, dans la mesure où, nulle part au Brésil, les forces de l’ordre ne sont de taille à rentrer en conflit frontal avec les narcos : insuffisances matérielles (équipement usagés, sous effectifs…) et hiatus structurels (corruption généralisée qui assure aux gangs des connivences aux plus hauts niveaux) hypothèquent la victoire totale de l’Etat brésilien sur le crime. Dès lors, et bien que l’on ne puisse véritablement présumer de l’intention des pouvoirs publics, il semble plus probable que ces derniers se retrouvent finalement contraints de négocier un pacte de non-agression avec leurs ennemis. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas non plus intérêt à saper ces grandes festivités, à même de générer des ressources (circulation accrue de cash) et des opportunités de blanchiment d’argent sale (mécènes, travaux de construction, clubs sportifs, sponsors, médias, investisseurs locaux…). Les assauts anti-crime se comprendraient donc dans cette optique, comme des opérations destinées à gagner du terrain et entamer ainsi le marchandage dans une position, si ce n’est de force, du moins d’égalité avec les gangs. Poussée à son terme, cette stratégie vise à déboucher sur une accalmie apparente, étayée par des tractations en sous-main et accords inavouables : création de bulles de sécurité autour des sites sportifs en échange d’un arrêt des intrusions policières dans les quartiers sur lesquels le crime aura jeté son dévolu. Il est encore trop tôt pour jauger de l’efficacité de cette stratégie, d’autant que compte tenu de la versatilité du milieu criminel, tout se jouera sans doute à la dernière minute : un accord à l’arraché pourrait suffire à apaiser un climat qui paraissait jusque-là au bord de l’explosion, tandis qu’à l’inverse, tout faux-pas serait susceptible de conduire à de vives représailles.

La phase de préparation à 2014 et 2016 : la période la plus volatile et « à risques »

Il convient de dépasser les vaines conjectures sur l’issue des stratégies sécuritaires adoptées dans les villes et Etats hôtes du Mondial et des J.O. Il est en effet inconcevable que le Brésil, « ce grand émergent », se laisse déborder et ne puisse au final remplir son cahier des charges. Il est en revanche plus pertinent de se focaliser sur les menaces que la mise en place d’une politique de « nettoyage » fait, dès à présent, peser sur son environnement immédiat. Car de fait, la phase de préparation en elle-même engendre un bouleversement des paysages connus qui doit amener à une nouvelle appréhension de l’insécurité au Brésil, sous peine de se trouver dans l’incapacité d’y faire face.

Une évaluation sécuritaire gênée par le manque de transparence

L’opacité croissante qui entoure le panorama sécuritaire national est, à n’en point douter, au fondement de cette nouvelle donne brésilienne. Il ne s’agit bien sûr pas de rejeter en bloc le discours officiel et de nier ainsi les incontestables progrès sécuritaires accomplis au cours de la décennie écoulée, ainsi que l’illustre la forte contraction des bilans macabres de certaines grandes mégalopoles du pays, telles que São Paulo, Rio, Recife ou encore Brasilia. Pour autant, les bulletins statistiques et décomptes chiffrés les plus récents sont à envisager avec précaution. En effet, au-delà des traditionnels obstacles à l’évaluation précise, complète et fiable de l’insécurité (déficiences des systèmes policiers et judiciaires, rareté des dénonciations et plaintes…), tout état des lieux s’accompagne aujourd’hui d’un « enrobage médiatique » initié par des responsables politiques et instances officielles soucieuses d’éviter que l’appréhension sécuritaire ne ruine les grands rendez-vous internationaux qui approchent. Dans ces conditions, il est indéniable que l’optimisme affiché par les pouvoirs publics relève pour partie d’une stratégie de « propagande », maquillant en tant que de besoin les statistiques. Le recours à ce type de mystification ne fait d’ailleurs guère de doute à la lumière de deux scandales révélés à la fin de l’année 2011. La bonne foi de l’actuel gouvernement de l’Etat de Rio a ainsi été ébranlée après qu’il eut été démontré que le nombre d’homicides commis entre 2007 et 2009 avait été volontairement sous-évalué de 62% (par le biais d’un classement de nombreux cas dans les registres de « suicides », « accidents » ou encore « morts violentes à causes non déterminées »). Ainsi écornée, sa crédibilité a par la suite fini d’être mise à mal par la diffusion d’un rapport de l’ONU réévaluant le taux d’homicides avancé par l’Institut local de Sécurité Publique pour la période 2009/2010 (de 35 à 100/100.000 habitants).

Il semble évident que de telles pratiques se multiplieront d’ici aux échéances de 2014 et 2016, d’autant qu’une première répétition générale se tiendra en 2013 avec la tenue de la Coupe FIFA des Confédérations et des Journées Mondiales de la Jeunesse (rassemblement catholique qui se déroulera à Rio en présence du Pape François 1er). Moralement condamnables en tant qu’entorses à la transparence, les discours excessivement rassurants des autorités sont surtout néfastes à l’établissement d’un diagnostic précis du climat sécuritaire en général, et dans les futures villes hôtes en particulier.

Trompe-l’œil de l’amélioration sécuritaire et migration des violences

De manière générale, ces statistiques faussées font oublier qu’en dépit des accalmies constatées, les grandes villes brésiliennes restent des lieux à risques, bien plus tourmentées que leurs consoeurs européennes : même à considérer uniquement les statistiques policières du premier semestre 2012 à Rio, jugé comme le moins sanglant du XXIème siècle, la fréquence des homicides s’élève malgré tout à 39 cas par jour, soit un toutes les 37 minutes. Plus spécifiquement, les chiffres heureux mis en exergue par les dirigeants politiques et policiers donnent l’impression d’un apaisement intégral des contextes délictuels, gommant souvent les très fortes disparités existant d’un quartier ou d’une zone à l’autre. Or, loin d’avoir entraîné l’éradication du crime organisé, les lignes sécuritaires retenues jusqu’à présent se bornent à une tactique de « reflux » et de « containment » des gangs dans les zones plus isolées. Point donc de changement profond des scènes criminelles locales, mais une simple reconfiguration des panoramas mafieux, passant avant tout par la délocalisation des bandes organisées et de leurs activités.

A titre d’illustration de ce dernier constat, dans la capitale carioca, les efforts se sont concentrés sur la nécessité d’éloigner la présence criminelle de la zone sud de la ville, coeur touristique et centre névralgique des célébrations sportives de 2014 et 2016.

Par voie de conséquence, les violences ont migré vers le nord où elles se déploient avec une vigueur redoublée (liée à l’impérieuse nécessité pour les gangs, délogés de leurs fiefs et cantonnés à des aires d’activités plus restreintes, de reconstituer territoires et marchés). Ainsi, les secteurs de Acari, Irajá, Pavuna, Ricardo Alberquoque, Vicente de Carvalho, ou encore les périphéries septentrionales de la ilha do Governador et Niteròi, voient s’agglutiner les gangs ennemis (Amigos dos Amigos, Commando Vermelho, Terceiro Comando Puro et milices para-policières) et deviennent dans l’ensemble impraticables, avec des moyennes atteignant 48 meurtres/100 000 habitants (soit plus du double de celle de la ville).

Dans ces conditions, le problème d’insécurité reste presqu’entier. On peut en effet s’attendre à ce que les narcos expulsés tentent de reconstituer leurs rangs dans les nouveaux fiefs où ils ont trouvé refuge, et de créer de nouvelles structures ou de venir renforcer celles préexistantes. Depuis leurs nouveaux bastions, ils n’hésiteront pas à mettre les autorités en porte-à-faux en lançant des assauts sur les territoires de leurs ennemis, voire en tentant de déstabiliser les quartiers dits « pacifiés » (assassinat d’un policier dans le Complexo do Alemão à Rio, le 23 juillet 2012), ou de contrer les nouvelles actions militaro-policières. A l’horizon des rendez-vous sportifs de 2014 et 2016, de tels sursauts de violence sont à attendre, au moins jusqu’aux mois précédant ces échéances. En effet, comme nous l’avons vu, les convulsions s’évanouiront vraisemblablement à la veille des événements mais, entretemps, les intérêts des sphères criminelles et politiques paulistes sont au contraire amenés à s’entrechoquer :

- d’un côté, il sera crucial pour les gangs de veiller à la protection de leurs prérogatives et de dissuader les éventuelles velléités d’éradication du crime. Dans cette optique, les actions de mises en garde, d’intimidations ou de ripostes punitives pourraient se multiplier ;

- les dirigeants locaux, quant à eux, n’auront de cesse de vouloir montrer leurs villes sous un meilleur jour, et pour ce faire, d’orchestrer de grandes opérations de « nettoyage », lors desquelles il sera fait peu cas des méthodes employées pourvu qu’elles « fassent du résultat ». Or, dans une telle atmosphère de mise sous pression des forces de l’ordre, leurs propensions aux bavures, recours excessifs et indiscriminés à la force, risquent de s’accentuer et provoquer des dégâts au-delà des cibles visées (civils abattus par erreur de jugement ou « balles perdues », courses poursuites, batailles rangées et arrestations massives…).

Forces de l’ordre et société civile, deux sources de menaces dans un contexte sécuritaire plus instable

Plus inquiétant peut-être encore, la désorganisation des empires narcos occasionne une imprévisibilité plus grande des menaces : translation des zones géographiques d’implantation, mutation des rapports de force, réorientation stratégique des activités, rendent caduques les anciennes « cartographies du crime », désarçonnant le cas échéant des forces de l’ordre à l’efficacité déjà trop fréquemment remise en cause. Pour ces dernières, entièrement dépourvues de la réactivité et de la malléabilité du monde criminel, devoir faire face à une plus grande volatilité des situations revient en effet à concéder en permanence l’avantage à l’ennemi, pour se cantonner au rôle du pompier tentant d’étouffer les incendies déjà déclarés. Ce mode de gestion erratique des menaces a le double inconvénient d’être peu ambitieux dans ses objectifs, écartant toute dimension préventive au profit d’une simple « riposte » au jour le jour, tout en exigeant malgré tout une forte mobilisation humaine, notamment dans le cadre de déploiements massifs pour faire face à l’urgence. Dès lors, les conséquences sont sans appel.

Tout d’abord, les individus en charge de la sécurité publique sont découragés, et souvent envahis d’un sentiment d’inutilité, d’ailleurs largement confirmé par le regard que porte sur eux la population. Outre qu’elle nourrit immanquablement un cercle vicieux efficience, cette déconsidération est d’autant moins bien supportée que les recrues sont mises à rude épreuve dans la chasse aux gangs : exposition quasi-permanente au danger de mort, changement incessant de terrain d’action et de mission... Les liens sociaux entre les policiers et ceux qu’ils doivent protéger sont alors sabotés, tandis que la rancoeur policière renforce le corporatisme, véritable boîte de Pandore qui conduit à toutes les dérives : en février 2012, l’indifférence des quelque 30 000 policiers militaires grévistes de Salvador de Bahia face à la spectaculaire flambée des actes délictuels et sanglants consécutive à leur mouvement illustre bien le malaise. Dans les cas extrêmes (mais non pas rares), des unités policières se transforment en véritables milices, en partie déconnectées de leur hiérarchie et faisant justice au nom de principes propres, ce qui passe tantôt par une lutte acharnée et brutale contre les gangs, tantôt par la mise au pas des résidents locaux, dont elles ont appris à faire peu de cas (à São Paulo, le très controversé groupe d’élite « Rota »).

Bien sûr, tous les quartiers des villes ne sont pas affectés par ce type de pratiques, surtout répandues dans les secteurs populaires et bidonvilles. Ailleurs, l’insécurité n’en est pas pour autant absente et se manifeste sous un autre jour : sur de larges portions de leur territoire, les grands centres urbains brésiliens pâtissent en règle général d’un maillage policier distendu et inégal. Compte tenu d’effectifs généralement lacunaires, il n’est pas rare que selon les priorités établies par les dirigeants locaux, toutes les forces soient concentrées sur quelques points de la ville et sur des problématiques précises, laissant alors le reste de côté et des habitants plus ou moins livrés à eux-mêmes. Ce délaissement est loin d’être anodin dans la mesure où les activités criminelles ciblent de plus en plus les civils. En effet, devant le durcissement de la lutte contre le narcotrafic mis en oeuvre un peu partout dans les villes hôtes, et le manque à gagner ainsi engendré, les gangs ont pris l’habitude de diversifier leurs activités afin de se ménager des sources de revenus rentables et surtout plus régulières. En substance, on assiste aujourd’hui à un certain mélange des genres favorisant l’essor de la délinquance de prédation (extorsions, enlèvements, rançonnages dans les lieux publics…) ; d’aucuns affirment à cet égard qu’à São Paulo, l’actuel « engouement » pour les arrastãos, ou attaques à main armée dans les lieux publics (restaurants, bars, grands centres commerciaux) et même, et de plus en plus, contre les logements privés, serait lié à ce phénomène de diversification des activités de la criminalité organisée.

Face à une confrontation toujours plus directe des civils à la violence, qu’elle soit criminelle ou policière, le climat social pourrait se tendre ; le constat d’une hausse de l’insécurité s’additionnant alors aux autres griefs attribués aux préparatifs du Mondial de Football et des Jeux Olympiques. Bien sûr, la passion des Brésiliens pour le football, comme la fierté d’accueillir les premiers Jeux Olympiques en terre latino-américaine, ont, au niveau national, un réel pouvoir fédérateur qui devrait jouer en la faveur du bon déroulement des festivités. Pour autant, sur le terrain des contextes locaux, frustrations et amertumes demeurent prégnantes. Et cela s’entend : échaudés par la triste expérience des Jeux Panaméricains de 2007, les habitants n’ont que peu d’espoir de pouvoir bénéficier des retombées économiques de ces manifestations, tandis qu’ils sont d’ores et déjà confrontés à leurs effets néfastes : inflation de l’immobilier (hausse des loyers de +7% dans les favelas replacées sous contrôle étatique), expulsions forcées (7 000 familles rien qu’à Rio) et destructions de logements pour la construction d’infrastructures liées à ces grands événements, et refus de la FIFA d’autoriser les tarifs spéciaux permettant au plus grand nombre d’assister aux matchs du Mondial. Dans de telles circonstances, des poches de mécontentement peuvent se former et s’envenimer, laissant la porte ouverte, d’ici à 2014 et 2016, à des pics sporadiques de débordements où les résidents des quartiers les plus malmenés, exaspérés de voir les inégalités sociales se répercuter au plan sécuritaire, pourraient finir par s’en prendre directement à tous ceux qui sont ou semblent mieux lotis (irruptions de rixes à proximité des stades, essor des arnaques économiques telles que la contrefaçon…). Les premiers jours du Mondial de Football 2010 en Afrique du Sud avaient d’ailleurs été l’occasion d’incidents de ce type, ultérieurement étranglés à coup de balles en caoutchouc et gaz lacrymogènes. Les incidents avaient également été passés sous silence par les médias à qui la FIFA avait fait savoir que leur intérêt était de « promouvoir la Coupe du monde », et non de « diffuser des messages négatifs ».

Conclusion : Le Brésil entre enthousiasme et controverses

Il ne faut pas s’y méprendre, le contexte de l’avant 2014/2016 est en tout état de cause loin d’être explosif. L’exemple heureux de la Coupe du Monde de Football 2010 en Afrique du Sud, malgré des difficultés socio-économiques et criminelles nettement défavorables, appelle même à l’optimisme. Pour autant, il est évident que les grands rendez-vous sportifs internationaux qui se préparent au Brésil, et les coups de projecteur qu’ils impliquent sur le pays, comportent un effet miroir : ils font remonter à la surface les maux structurels (fractures sociales, permanence du crime organisé) qui avaient presque été effacés ces dernières années, par la prédominance d’un discours glorifiant l’émergence de ce « nouveau géant ».

Pour s'abonner à la revue Sécurité & StratégiePour s'abonner à la revue Sécurité & Stratégie

Accueil | Contact | Mentions légales | Comité d’orientation | Note aux auteurs | Organisation
Acheter | S’abonner | Les derniers numéros | A propos de l’éditeur

Copyright© CDSE - Sécurité & Stratégie - 2017
Sécurité et Stratégie est une publication du CDSE