Sécurité et Stratégie est une publication du CDSE

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Dernier numéro : novembre 2010 - Mars 2011

La Protections des installations vitales

International : Les enjeux sécuritéires du rivage sahélien

Le 11 septembre 2010 sept otages étaient enlevés à Arlit par AQMI (Al Qaïda au Maghreb Islamique). Depuis cet évènement fort médiatisé, AQMI est dans tous les esprits. Pourtant, les intérêts français ont toujours été une cible privilégiée des jihadistes algériens qui constituent le noyau dur de l’organisation. Une orientation qui n’a pas dû s’infléchir depuis le rapprochement de la France avec la Mauritanie et la récente attaque franco-mauritanienne en territoire malien pour libérer Michel Germaneau. Faut-il dès lors s’attendre à une recrudescence des attaques contre les intérêts français, voire sur le territoire français ? Afin de répondre à cette question, il convient de revenir aux origines de la menace et d’analyser ce qui se cache derrière l’acronyme AQMI. Quel est le contexte et l’histoire de leur zone d’opération ? S’agit-il d’un groupe jihadiste isolé ou bénéficie-t-il de complicités sahéliennes ? Quel est son noyau dur et quelle est son histoire ? Dans une région à majorité musulmane, faut-il craindre une radicalisation de l’islam en Afrique de l’ouest ?

Comprendre l’imbrication d’AQMI dans le maillage sahélien

Démêler l’écheveau des intérêts croisés au Sahel

Le Sahel n’a pas de définition universelle, selon que l’on étudie la zone d’un point de vue géographique, climatique, économique ou politique. Cette bande de terre constitue la marge sud du Sahara, comprise entre le Maghreb et le « Bilad es Sudan » (pays des noirs) et qui s’est construite au travers de ses relations avec ces deux régions. Notre étude nécessite d’adopter une vision géopolitique du Sahel, et par extension de la zone sahélo-saharienne, qui comprend un arc de crise extensif reliant le Soudan à la Mauritanie et incluant le Tchad, le Niger, le Mali, le Burkina-Faso, la Libye, l’Algérie, et son prolongement marocain jusqu’à l’Atlantique. « Quatre pays (Mali, Niger, Mauritanie, Tchad) ont une configuration semblable de peuplement avec de très faibles densités dans toutes leurs régions septentrionales et une capitale politique, tout autant capitale démographique,dans le sud-ouest du pays » (Dumont, 2010). Le contrôle du territoire pâtit lourdement de ce déséquilibre territorial alors que des politiques inégalitaires, concentrées sur les zones peuplées et urbanisées, génèrent des frustrations et la naissance de mouvements irrédentistes. Un irrédentisme en outre alimenté par des rivalités traditionnelles entre éleveurs nomades (que le régime des pluies conduit au nomadisme pastoral) et paysans sédentaires du sud, ces derniers ayant pris le pouvoir lors des indépendances. Ces éleveurs ont développé un profond ressentiment à l’égard du pouvoir central : Touaregs au Mali et au Niger, Toubous au Tchad… En Mauritanie, la relation est inversée : les paysanneries du sud contestent la centralisation du pouvoir par les Maures.

La région a été (et continuera vraisemblablement à être) secouée par des rébellions touarègues au Mali et au Niger qui ont été jusqu’en 2007 le principal sujet de préoccupation des gouvernants locaux comme des puissances occidentales, avant qu’une trêve ne soit négociée avec les régimes de ces deux Etats. Toutefois, l’accalmie de ces rébellions ne doit pas occulter la persistance de nombreuses menaces qui se développent à cause des fragilités sahéliennes : zone grise incontrôlée et sous-administrée (en matière de police, douanes, armée, services publics), où les frontières héritées de la colonisation ne se sont jamais imposées et sont vécues comme une contrainte pour des populations majoritairement nomades et vivant du commerce caravanier, le Sahel est le théâtre d’opération d’une multitude d’acteurs qui ont pour point commun de profiter du manque d’autorité dans la zone. Abu Azzam al-Ansari, stratège islamiste et responsable de la revue Sadâ Al-Jihad1, ne dit guère autre chose lorsqu’il explique le caractère stratégique de l’Afrique pour Al Qaïda. Il cite parmi les facteurs favorables à l’implantation du jihad « la faiblesse générale des gouvernements, les luttes intérieures et la corruption des régimes en place », « des cas de lutte tribale (qui ont) renforcé les scissions internes », « la pauvreté et la misère (qui permettent) d’acheter certains chefs, de retourner facilement certains responsables » (al-Ansari, 2006). Cette configuration favorise donc l’établissement d’alliances à géométrie variableavec différents acteurs. Bien qu’étant fragiles car ne reposant sur aucun substrat idéologique, ces alliances de nature commerciale tiennent dès lors qu’elles profitent à l’ensemble des acteurs, qu’il s’agisse des marchands informels, des trafiquants, des bandits de grands chemins, des Touaregs, ou des groupuscules terroristes, dont certains se réclament ou appartiennent à AQMI. L’organisation peut également compter sur la complicité d’hommes placés dans les appareils des Etats régionaux ou de militaires présents dans les zones frontalières du Sahel. La menace représentée par AQMI ne doit donc pas cacher la complexité des liens qui se jouent dans cette zone et que cet article se propose d’étudier plus en détail.

L’inscription des trafics dans la continuité historique sahélienne

Le Sahel est une zone improductive où les faiblesses de ressources en eau ont toujours été un facteur dirimant pour les cultures. De ce fait, elle est historiquement vouée à commercer avec son voisinage. Dès le Xème siècle, au bénéfice de l’arrivée des Arabes dans la zone et de la généralisation du dromadaire, le Sahara se mua de mur de sable et d’eau (lac Tchad) en zone de transit commercial entre l’Afrique subsaharienne et le Maghreb. Des routes commerciales seront rapidement établies, et des cités commerciales (et religieuses) se développeront le long des rivages du désert. Parmi celles-ci, Chinguetti, Ouadane, Tichitt, Oualata (en Mauritanie), Tombouctou, Gao (Mali) ou Agadez (Niger). Les tribus nomades contrôlaient les itinéraires et servaient d’intermédiaires dans ces échanges transsahariens. A l’exception d’Agadez, devenue carrefour routier, la plupart de ces villes ont perdu de leur superbe à mesure que les routes transsahariennes furent abandonnées au profit du commerce maritime via le Golfe de Guinée grâce aux découvertes portuaires par le Portugal au XVème siècle. Le déclin des échanges se poursuit jusqu’à aujourd’hui, tandis que les Touaregs et les trafiquants jusqu’ici maîtres du désert, sont peu à peu écartés des réseaux densifiés par la motorisation des moyens de transport, la croissance des échanges et la consécration des frontières nationales héritées de l’indépendance. Ces frontières remirent en cause l’espace économique transnational des Touaregs au profit de riches négociants liés aux pouvoirs centraux de la région, ce qui nourrit encore aujourd’hui une profonde rancoeur de leur part.

Les fondements de l’économie caravanière ne sont pas si différents de ceux d’aujourd’hui. Première similitude : l’économie de convoyage. A l’instar de ce qui prévalait à l’époque, les commerçants, soucieux de leur sécurité, se doivent de rémunérer ceux qui se revendiquent propriétaires (par la force) de la route empruntée. Une même route peut être contrôlée selon les portions, par des Touaregs, des groupes armés autonomes ou des individus se revendiquant d’AQMI. Alors que la rébellion touarègue au nord du Niger a pris fin officiellement en 2008, l’axe Agadez Arlit reste l’un des plus insécurisés, à tel point que l’activité de convoyage y est florissante (un convoi est organisé un jour sur trois à partir d’Agadez). Cette insécurité est le fait de bandits armés et de coupeurs de route. Seconde similitude : le contrôle des territoires. Celui qui contrôlait le territoire avait toute latitude pour imposer des taxations aux caravanes, procéder à des razzias, des pillages ou bien simplement louer des dromadaires aux marchands. Aujourd’hui, il s’arroge des droits de passage. Une différence essentielle a modifié le fonctionnementdu commerce aujourd’hui. L’érection de frontières a paradoxalement permis le développement d’une économie contrebandière : outrepassant les taxes et les contrôles douaniers aux franges du Sahara, les contrebandiers dégagent des différences de prix profitables ; jonglant avec les politiques nationales de subventions sur certains produits, ils revendent à des prix inférieurs à ceux pratiqués sur les autres marchés nationaux ; contournant les interdictions, ils offrent une gamme étendue de produits ; utilisant l’intégration régionale, ils profitent des avantages proposés par les zones économiques.

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