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FORMATION ET PROSPECTIVE : Le secteur des activités privées de sécurité a pris conscience du défi de la formation : point de vue prospectif

En matière de prospective, les acteurs privés de la sécurité se focalisent généralement sur les technologies, indiquant que les métiers évolueront en prenant notamment en compte la robotique et les technologies numériques et intelligentes . Pour les acteurs publics, la priorité prospective est celle de la coopération entre les forces publiques de sécurité et la sécurité privée : le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, l’a rappelé récemment aux vœux de l’Alliance nationale des activités privées de sécurité, le 14 janvier 2014.

Ces deux tendances sont loin d’être erronées ou exclusives, mais leur concrétisation appelle l’identification d’une troisième tendance et sa meilleure prise en compte par les entreprises : ce qu’il est courant d’appeler le « facteur humain », ou anciennement les « ressources humaines »…

Tous les acteurs soulignent que les technologies ne doivent pas remplacer les agents privés de sécurité mais les aider, et que la coopération, particulièrement celle existante de manière ad hoc, n’existe que par la bonne volonté de certains acteurs de terrain. Pourtant, le constat débouche rarement sur une analyse plus prospective, plus opérationnelle, plus axée sur les ressources humaines, alors même que des signaux, pas si faibles que cela, sont devant nos yeux.

Ces signaux sont révélés par l’analyse de l’évolution récente et en devenir de la formation en sécurité privée, pour les agents privés de sécurité eux-mêmes mais aussi, et surtout, pour l’encadrement intermédiaire. Or, de ce point de vue, il est nécessaire de prendre conscience que l’année 2014 est celle d’une évolution majeure dans ce domaine : un descriptif des réalisations en cours est nécessaire, avant d’en tirer les conséquences pour les années futures.

I. Une véritable filière de formation scolaire et professionnelle est en voie d’émerger.

Du point de vue de la formation des agents privés de sécurité, ceux relevant d’une aptitude professionnelle obligatoire, la révision globale de l’architecture des certificats de qualification professionnelle (CQP), voie d’accès principale aux métiers de la sécurité privée, a été conduite en 2012 et finalisée fin 2013. Elle a entraîné une augmentation du nombre d’heures minimales pour l’ensemble des CPQ (par exemple, 140 heures pour les CQP d’agent de prévention et de sécurité, contre 70 heures auparavant) et la mise en place d’un tronc commun de 41 heures pour tous ces CQP, permettant un savoir commun pour tous les futurs agents.

Cette révision a, ou aura, un effet d’entraînement sur les titres professionnels inscrits de droit au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) ou sur les titres et certifications à finalité professionnelle enregistrés sur demande au RNCP : d’ores et déjà, le ministère du Travail et l’AFPA (Association nationale pour la formation professionnelle des adultes) ont débuté la révision du titre professionnel « Agent de sûreté et de sécurité privée » afin de tenir compte de l’évolution des compétences-métiers, dans la suite de l’évolution du CQP APS (Agent de Prévention et de Sécurité).

L’année 2014 apportera des nouveautés pour l’aptitude professionnelle obligatoire quant à une voie d’accès certes un peu moins utilisée mais très emblématique, à savoir celle du BAC Professionnel « Prévention et Sécurité ». Lancée en 2011, la rénovation de ce BAC Pro a connue une nouvelle impulsion grâce au rapport IGA-IGEN-IGAS initié par le Délégué interministériel à la sécurité privée sur la formation aux métiers de la sécurité d’août 2012, et à un pilotage assuré par l’IGEN (Inspectrice générale de l’éducation nationale) Brigitte Le Brethon, co-auteur dudit rapport. Les travaux sont arrivés à leur terme, avec une publication au Journal officiel du 2 avril 2014 de l’arrêté relatif à ce BAC Pro et une entrée en vigueur en septembre 2014. Il s’intitulera désormais BAC Pro « Métiers de la sécurité », avec trois piliers : la sécurité publique, la sécurité privée, la sécurité civile.

Le groupe de travail a réuni des représentants des différentes directions concernées du ministère de l’Intérieur, ainsi qu’une organisation professionnelle de la sécurité privée (Syndicat national des entreprises de sécurité privée – SNES), afin d’élaborer un programme cohérent, allant vers des connaissances de base communes et une prise en compte des compétences spécifiques nécessaires à chacun de ces métiers de la sécurité. Ce BAC Pro rénové, dont l’orientation vers les activités privées de sécurité était clairement affichée et souhaitée, verra les premiers élèves obtenir leur diplôme en juin 2017.

Au-delà du BAC Pro émerge une réflexion sur l’élaboration d’un BTS en sécurité (BAC+2), à l’horizon 2017. Des arbitrages sont encore nécessaires, afin d’évaluer les besoins du secteur de la sécurité privée mais aussi l’intérêt qu’il pourrait susciter de la part des forces publiques de sécurité.

Une tentative de mettre en place une mention complémentaire (BAC+1) « Management en sécurité privée » à la rentrée 2014, conçue dans l’optique d’un futur BTS, a eu lieu puis a été abandonnée par le lycée polyvalent Jean Moulin, à Roubaix. Cette démarche, même non aboutie, fondée sur les résultats de l’étude portant sur « Le management intermédiaire du secteur de la Prévention et de la Sécurité », réalisée par Stoconsult pour l’Observatoire prospectif des métiers de la prévention/sécurité, en août 2013, allait dans le bon sens, mais anticipait peut-être un peu trop sur les arbitrages encore attendus sur l’hypothèse d’un BTS.

Hors voies d’accès à l’aptitude professionnelle obligatoire ou à l’encadrement de premier niveau, quelques licences professionnelles (BAC+3) et diplômes de niveau BAC+4 existent depuis plusieurs années. L’INHESJ s’est le premier lancé dans cette formation des cadres de la sécurité privée ou des directions de la sécurité/sûreté. La session nationale spécialisée « Protection des Entreprises et Intelligence économique », existant depuis plus de 15 ans, a été inscrite en 2012 au RNCP (Répertoire National des Certifications Professionnelles), au niveau I (BAC+4 et plus). Une session nationale plus récente, « Management stratégique de la crise », s’est ajoutée, pour des acteurs publics et privés. Sans mentionner l’ensemble des autres cycles de spécialisation, il convient de rappeler celui de « Middle management en sécurité privée », élaboré en partenariat avec le Cercle des Dirigeants Propriétaires de Sécurité (CDPS) et l’Union des entreprises de Sécurité privée (USP), et celui de « Security manager », en partenariat avec le CDSE. L’Université Paris V Descartes a, elle, élaboré avec les organisations professionnelles une licence professionnelle « Sécurité des biens et des personnes » ainsi qu’un diplôme universitaire (DU) « Gestion de la sécurité-sûreté dans l’espace ouvert au public » (BAC+4).

En complément de ces formations pionnières, s’observe désormais l’émergence d’autres formations supérieures, de niveau BAC +5, à la fois par des acteurs de formation de la sphère publique et de la sphère privée.
Le CESDIP, à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, ouvrira en novembre 2014 son Master « Analyse des conflits et de la violence » à la formation continue. D’une durée de 10 mois, à raison de deux jours par mois, la formation continue s’adressera à la fois aux professionnels publics et privés de la sécurité, et conserve son approche par le biais de la coopération et de la coproduction de sécurité.

Autre cas, celui de l’IEP d’Aix-en-Provence qui propose pour la rentrée prochaine un Master sur les activités privées de sécurité, destiné à d’actuels ou futurs cadres et dirigeants d’entreprises privées de sécurité ou de donneurs d’ordre. L’IEP vise une participation de la DGGPN et de la DGGN pour élaborer ce master et fournir, le cas échéant, quelques intervenants, cela dans la perspective d’une plus grande complémentarité entre le public et le privé.
Enfin, des Masters déjà existants devraient évoluer, en se rapprochant des obligations réglementaires de la sécurité privée : c’est le cas, par exemple, du Master « Sciences et techniques des activités physiques et sportives – spécialité Métiers de la sécurité » de l’Université de Rennes 2. Ce Master de 2ème année, élaboré en partenariat avec la Ligue de football professionnel, la Fédération française de football, la Ligue de rugby professionnel, l’UEFA et le Conseil de l’Europe, ainsi qu’avec les Universités de Split, Lausanne et Madrid, devrait engager prochainement une réflexion pour qu’il valle aptitude professionnelle à exercer en tant qu’agent et en tant que dirigeant. Cette orientation nécessitera cependant de revoir en partie l’ingénierie pédagogique.

Du côté des organismes privés, l’année 2014 voit débuter la formation « Management de la sécurité et de la sûreté en entreprise », fruit d’une convention de partenariat signé entre ESCP Europe et le CDSE, le 2 juillet 2013 . Cette formation de 77 heures, répartis sur 11 jours à raison de 2 à 3 jours par mois, s’adresse aux directeurs sécurité/sûreté des entreprises et leur donne une expertise en matière de compétences managériales, de gestion des risques, de contrôle de gestion, de management interculturel, de communication, de management de l’innovation en environnement complexe, etc. Elle réunit, pour sa première session lancée en janvier dernier, une dizaine de candidats. Cette formation, inscrite au RNCP en niveau I (c’est-à-dire le plus haut), s’ajoute à d’autres formations plus spécifiques sur la gestion des risques criminels, comme celle de l’EDHEC avec la chaire « Management des Risques Criminels » ou du CNAM avec la chaire de criminologie créées vers 2010.

Ainsi, globalement, comme le recommandait le rapport IGA-IGEN-IGAS sur la formation aux métiers de la sécurité, non seulement une filière se met en place, en comblant les lacunes à différents niveaux, mais la diversité des formations se renforce, avec une plus grande implication des acteurs publics au niveau des masters ainsi que des grandes écoles privées. 2014 apparaît même comme l’année de démarrage d’une formation publique tous azimuts en sécurité privée, dans l’optique d’une coproduction de sécurité.

II. Cette filière de formation est porteuse d’un avenir nouveau pour la sécurité privée.

A partir du panorama précédent, il est possible et nécessaire d’esquisser une trajectoire future pour la sécurité privée, en pointant les transformations qui émergeront de cette filière de formation rénovée.

Premièrement, la prise en compte de la sécurité privée dans les filières publiques de formation ainsi que dans les grandes écoles montre en soi que l’image du secteur a évolué et qu’il est perçu comme un débouché d’avenir et attractif. Son image est suffisamment bonne pour que ces grands acteurs publics de la formation et de l’enseignement s’y impliquent, ce qui créera d’ailleurs un cercle vertueux, de nature à améliorer encore l’image de la sécurité privée. Que des grandes écoles de commerce, liées aux entreprises, s’intéressent à ce secteur est aussi un signe de professionnalisation de la sécurité privée au sens large.

En lien avec ce qui a été dit précédemment, un renouvellement sociologique des personnels va progressivement se produire. En effet, ces formations, parce qu’elles sont portées par des établissements de l’Education nationale ou de l’Enseignement supérieur, visent un public jeune, et ayant fait un choix positif, et non plus par défaut, pour s’orienter vers ces formations. Certes, le BAC Pro, actuellement, compte 900 diplômés par an, dans environ 70 établissements et les licences et masters comptent, eux, un peu moins de vingt candidats par promotion : le rajeunissement, le renouvellement, iront lentement, mais sûrement, avec des atouts qui se révèleront de plus en plus déterminants pour les entreprises, dès lors qu’elles se lanceront dans la coopération, utiliseront davantage les technologies ou devront répondre à de nouvelles exigences de qualité.

Troisièmement, ces évolutions de la formation se placent directement sous le signe de la coopération publique privée et de la coproduction de sécurité : le BAC Pro rénové a été construit volontairement dans cette optique, tout comme le Master de l’Université de Versailles. Dans les autres cas, les programmes de formation intègrent la notion de coproduction. L’acculturation à la coopération publique privée se fera donc, nécessairement, par la base, par les acteurs de terrain, agents ou encadrants, et plutôt jeunes, qui y auront été préparés : leur attente sera forte, ensuite, sur ce domaine, lorsqu’ils rejoindront les entreprises, et celles-ci devront être en mesure de répondre aux aspirations de candidats déjà formés à la coopération. Parallèlement, la coopération publique privée relevant initialement d’une volonté des forces publiques, celles-ci devront aussi prendre acte des nouveaux profils travaillant dans la sécurité privée.

Si la coopération intéresse plutôt le secteur public que le secteur privé, ce dernier doit être en mesure de voir dans le panorama précédent, outre un renouvellement de génération prévisible, des éléments significatifs quant à sa situation économique.

L’élaboration de ces cursus de formation pourrait être le signe d’un retour futur, voire anticipé, à la croissance : l’ensemble des établissements qui adaptent ou créent les diplômes précédents ont pris contact avec les organisations professionnelles, avec des entreprises, avec les administrations concernées, et perçu, parfois intuitivement, des débouchés possibles, ne serait-ce parce que les entreprises elles-mêmes reconnaissent la nécessité de combler les lacunes en management intermédiaire.

Ainsi, si le secteur est encore économiquement fragile – l’année 2012 n’a fait que retrouver le niveau de 2008 – et encore peu capable de recruter de tels nouveaux profils, ceux-ci n’arriveront sur le marché de l’emploi que d’ici quelques années, à l’issue de la mise en place de ces formations : le séquencement entre ces tendances dans la formation et une croissance future possible paraît bien agencé.

Enfin, donnant des perspectives économiques à plus long terme, la formation aux métiers de la sécurité s’oriente vers la qualité, à la différence, sinon en complément du CQP. Il s’agit là d’une dissemblance essentielle avec la décennie précédente, dont l’argument majeur était la croissance à tout prix des effectifs, alliée à la croissance parfois dangereuse du chiffre d’affaires. Le Président de Securitas France, Michel Mathieu, l’a bien souligné : croissance du chiffre d’affaires et croissance de la rentabilité ne vont pas de pair, et cette fausse adéquation a entraîné des désillusions fortes lorsque la crise économique est survenue . Ainsi, si les effectifs de sécurité privée ne seront pas aussi nombreux que prévus à la fin de la décennie et ne dépasseront sans doute pas, comme beaucoup l’indiquaient jusqu’il y a quelques années, ceux des effectifs publics de sécurité (en cumulant policiers et gendarmes nationaux et policiers municipaux), c’est la qualité qui pourrait être au rendez-vous, et pallier les illusions de quantité.

Ces tendances dans la formation et les signes qu’elles révèlent pour le secteur de la sécurité privée ne sont pas sans freins ou difficultés possibles :

  • Il faut que ces formations rencontrent effectivement des candidats, ce qui peut être complexe au regard du coût de certaines d’entre elles (licences, masters, etc.).
  • Il faut que l’ensemble des acteurs publics de l’enseignement partage la conviction que la sécurité privée est légitime et d’avenir (or il existe encore des arbitrages nécessaires pour un BTS, mais aussi des incertitudes sur les licences professionnelles, moins en vogue dans les universités).
  • Il faut que l’ensemble du dispositif, varié et même complexe, soit lisible, compréhensible, afin que chaque candidat trouve bien sa voie d’accès, avec la bonne formation, pour le bon métier. De ce point de vue, il manque un tableau exhaustif et pédagogique du paysage de la formation, tant pour les formations permettant d’acquérir l’aptitude professionnelle obligatoire que pour celles concernant des niveaux supérieurs.
  • Il faut que ces formations puissent s’adapter, comme elles le font pour la coopération publique privée, à de nouveaux sujets : intégration des technologies, normalisation, responsabilité sociale des entreprises, intelligence économique, gestion des risques, tout en répondant toujours, initialement, aux besoins particuliers du secteur de la sécurité privée.

Enfin, hormis des consolidations encore nécessaires, le principal défi se trouve probablement du côté des entreprises privées de sécurité et des entreprises ayant un service interne de sécurité et/ou une direction sécurité/sûreté. A elles d’être en mesure de repérer ces tendances génériques et ces profils particuliers, à elles d’être en capacité de les intégrer et de les recruter, à elles d’être suffisamment proactives et non pas en décalage avec les futurs salariés, aux profils nouveaux, qui arriveront prochainement sur le marché de l’emploi. Bien sûr, le rôle des donneurs d’ordre ne doit pas non plus être sous-estimé : leur consentement à reconnaître, dans les appels d’offres et les prix pratiqués, la valeur ajoutée de ces nouveaux profils et des entreprises privées de sécurité qui les emploieront sera, in fine, une condition de réussite de cette professionnalisation future.

Ces formations ne prendront ainsi sens que si les postes offerts sont en adéquation avec elles et si les compétences-métiers sont d’autant mieux définies (et communiquées aux responsables de formation). C’est dans ce cadre bien compris que la formation apparaît véritablement comme un facteur de valeur ajoutée et de rentabilité, au moins pour les entreprises qui prendront en compte cette nouvelle donne.

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